Le monde est mal foutu ces temps-ci. Le monde et surtout la télé... Quel merde c'est devenu !
Pourtant, ironie du sort, je vais travailler dans le domaine de l'audio-visuel. La nouvelle génération arrive et des têtes vont tomber (mouhahahahaha).
Fan de films (mais de bons films, je tiens à le préciser), j'avais envie pour mon premier article de vous parler de mon film préféré.
Le film en question est ce film belge qui parodie Strip-tease. Tout le monde se souvient de cette émission belge où une équipe de reportage entrait chez « les gens », discutait, se faisait oublier et filmait pendant un mois. Par cette méthode, les gens finissaient par se déshabiller littéralement devant la caméra et par dire ce qu'on voulait qu'ils disent. Pendant ce temps, le public s'amusait. On a vu défiler des centaines de personnages, de situations, autant d'aventures extrêmes qui n'avait finalement qu'une obsession, qu'une limite : la banalité.
C'est arrivé près de chez vous, titre donné à leur film par Rémy BELVAUX, André BONZEL et Benoît POELVOORDE en référence à la rubrique des « chiens écrasés » du quotidien Le Soir, parodie cette émission en reprenant en compte cette banalité et en la confrontant au cas d'espèce, à l'anormalité décrétée la plus anormale possible : le serial killer. Un peu comme si les caméras de Strip-tease s'étaient introduites – par erreur ? – chez un tueur fou.
Ce film se présente sous la forme d'un faux documentaire traçant le portrait de Ben, un tueur belge sans scrupule, amoral aussi bien qu'immoral, mais néanmoins vantard, sentencieux et donneur de leçons. Farci de préjugés racistes et homophobes, flatté par la présence de la caméra, il étale complaisamment des banalités philosophiques et des poèmes pédants. Relevé d'une très forte dose d'humour noir, ce personnage invraisemblable semble sorti tout droit d'une bande dessinée particulièrement sombre. C'est en grande partie de son talent à traduire la prétention et la sottise de Ben que provient l'humour caractéristique et souvent hilarant de ce film. Cette ascendance est encore mise en valeur par un noir et blanc granuleux employé de manière très graphique
Le personnage de Ben est, quant à lui, rendu crédible non seulement par le jeu de Benoît POELVOORDE, mais aussi et surtout par sa façon de « vivre » dans le film. C'est quelqu'un de tout à fait normal en apparence : il va à l'épicerie, joue au piano, il rend visite à ses parents, ... A chaque fois, il le fait pour la caméra, comme les personnes que l'on peut voir filmées dans Strip-tease, avec ce petit coup d'½il gêné dès que le propos devient un peu léger. On est en plein reportage de proximité, avec une personne qui parle de tout et de rien, en sautant du coq à l'âne. Mais le personnage existe surtout par son discours et ses réflexions sur le monde qui l'entoure. Il tient des propos absolument convenus, entendus au détour d'une conversation (le racisme au quotidien, les discussions de bar, la crise de l'architecture des grands ensembles) tout en imposant au spectateur la psychologie et le pragmatisme du tueur fou : « Lorsque tu immerges un corps dans l'eau, il se gonfle d'air et a tendance à remonter à la surface. Donc, tu es obligé de le lester afin qu'il coule. Il y a un barème. Pour un homme moyen comme cette victime-ci, c'est trois fois son poids. Pour les enfants ou pour les nains, ça change. Un enfant c'est plus léger, c'est quatre fois le poids. Un nain c'est une fois le poids. Les os sont plus lourds chez un nain. Un vieille dame, cinq fois le poids. Les os sont poreux déjà » explique Ben au cours de la seconde séquence, après avoir tué une innocente dans la première.
Tourner dans ces conditions a permis aux réalisateurs de faire un film à peu de frais, à l'instar des documentaires. L'alternance de scènes d'interviews (plans moyens ou rapprochés) et de scènes prises sur le vif (caméra épaule) ne fait qu'amplifier l'impression de se trouver face à un documentaire. Les scènes de tuerie sont filmées par de brusques mouvements de caméra, rappelant au spectateur les contraintes d'un tournage dans des conditions difficiles. Le fait de chahuter la caméra donne un effet de réel, avec des cadres beaucoup moins travaillés que dans une fiction « normale ». On veut faire croire au spectateur qu'il est en présence d'images directement captées par une équipe de tournage et non pas de scènes pensées et écrites à l'avance par un metteur en scène.
Certaines scènes du film donnent très bien cette impression comme quand toute l'équipe recherche la gourmette de Ben dans l'usine désaffectée : le preneur de son part de son côté avec le micro alors que le cadreur reste avec Ben qui parle à la caméra. On ne l'entend pas alors qu'on le voit parler et le son est celui des pas de la personne tenant la perche, deux étages en-dessous.
En ce qui concerne le jeu des comédiens, il est parfaitement réaliste. On y trouve des personnages criants de vérité comme les parents de Ben (à la ville comme à l'écran). Et pour cause, ils n'étaient pas au courant qu'ils étaient filmés pour une fiction au sujet si dérangeant que la vie ordinaire d'un tueur.
Avec ce film, les auteurs ont voulu, à travers un faux documentaire, dénoncer certaines dérives de la télévision, comme le voyeurisme et le besoin de montrer des « images choc ». C'est pour cela qu'il ont tourné ce film à la manière de ce qu'on peut voir à la télévision. Ils tentent de dénoncer la dérive de certains magazines qui ne portent pas de jugement sur la réalité qu'ils enregistrent.
Ce film a volontairement brouillé les repères du spectateur : est-ce un documentaire ou une fiction ? ; est-on au cinéma ou devant notre télévision ?
Quand on regarde C'est arrivé près de chez vous, on a l'impression de voir quelque chose qui pourrait exister. Et on n'est pas très loin des reality-shows que l'on peut voir actuellement à la télévision, non pas sur la forme, mais sur le fond, à savoir montrer du sensationnel au téléspectateur.
Le doute n'est pas permis, ce film est bien une fiction. Le contenu est excessif pour un documentaire. Mais si on devait n'en voir qu'un extrait, sans qu'on nous dise de quoi il s'agit, alors la confusion pourrait s'installer.